– Vous en avez pris combien ?
– Environ 40 tonnes. – Et ça représente combien de profit ?
– 25 000 euros pour ma part. Le crime est partout sur le Danube. Des coups de feu
et pas mal d’autres de trucs se produisent ici. Je ne suis pas certain
que ç’ait été une si bonne décision. LES PIRATES DU DANUBE Voici pour toi, juste au cas où… Le Danube est le deuxième
plus long fleuve d’Europe. Il coule sur environ 3 000 km
et traverse 10 pays. Le tronçon serbe fait près de 600 km de long. On est à Smederevo,
foyer de trafics, de commerces illégaux et de tout un tas d’autres activités illégales. On est venus ici pour faire
un article sur les pirates fluviaux. En Serbie, le commerce fluvial
a connu son apogée en 1990, comptant un total de 22 millions de tonnes
de marchandise. Ce chiffre a lourdement chuté pendant la guerre. En 1996, Smederevo a été qualifié de port commercial international
pour le gouvernement yougoslave de l’époque, ce qui a, bien entendu,
accru le volume commercial, mais sans pour autant atteindre
les niveaux d’avant-guerre. Les données font état de seulement
8 tonnes de marchandise en l’an 2000. Surtout de la bauxite et du coke pour la ferronnerie local,
mais aussi des céréales et du pétrole. Le changement de régime d’octobre 2000
a été suivi par une période de croissance :
12 millions de tonnes de marchandise et 3 000 convois ont été enregistrés ici en 2008,
mais après le départ de US Steel de Smederevo et l’arrivée de la crise économique mondiale,
le commerce fluvial a de nouveau chuté à seulement 6 millions de tonnes par an. Le niveau de vie aussi a beaucoup baissé
dans cette ville industrielle. Smederevo n’a pas de patrouilles portuaires et les autorités du port ne disposent que d’un seul bateau. Avec les licenciements massifs
qui ont frappé la région, une industrie illégale d’un genre nouveau
s’est mise en marche. Le piratage fluvial. Vous voyez, aucune sécurité. Ils sont juste là et se servent. Il suffit de s’amarrer
et ils font ce qu’ils veulent. La voie est libre pour les bandits. Le manque de sécurité
à bord des convois est criminel. Il faut faire connaître cet état de fait. On est sur le Danube, en patrouille
avec la police de Smederevo. Ils font ces rondes quotidiennement
pour essayer d’empêcher le crime sur le fleuve. Il y a un mini tanker,
et ça, c’est ce qu’on appelle un “rinfuz”. – C’est à qui ?
– Aucune idée. Ils sont amarrés là depuis combien de temps ? On les a repérés en août,
mais qui sait depuis quand ils sont là. – Ils peuvent transporter combien ?
– Ça peut être 2, 3 jusqu’à 20 tonnes. Un autre mini tanker par là-bas.
Celui-là est tout petit. – C’est quoi, 5 ou 600 litres ?
– Probablement plus. – Vous en voyez beaucoup ?
– Environ 5 ou 6. – 5 ou 6 spots ou 5 ou 6 bateaux ?
– 5 ou 6 bateaux de différents types. Mais ils sont invisibles depuis la côte. Est-ce que les vols de pétrole
ont lieu à des endroits précis ? Non. Ils font ça tout le long du fleuve.
On n’a aucune conclusion actuellement… Vous pêchez aussi ? – Depuis toujours. Je séchais même l’école.
– Dites les gars, vous avez vu du pétrole sur l’eau ? Non, pourquoi ? Vous avez déjà pris un ami
ou un voisin la main dans le sac ? Si j’en attrape un, pour moi, c’est un bandit. Mais il doit y avoir
des pressions de la part des familles ? Je n’en tolère pas. Mes amis ou mes cousins
ne peuvent pas faire ce genre de chose. Si j’en prends un sur le fait,
je ne le connais pas. – On est où, là ?
– Au confluent entre la Morava et le Danube. Combien font ça par besoin,
parce qu’ils n’ont pas de travail, et combien sont juste
des criminels qui cherchent une excuse ? On ne vole pas 20 tonnes de pétrole
juste pour survivre. On fait clairement ça pour s’enrichir. Vous avez vu toutes ces barges ?
9 au total. – Quel est le tonnage ?
– Le tonnage… beaucoup. Il semblerait qu’il y ait
1 907,5 tonnes par barge. D’ici, jusqu’à là-bas.
Mais sur la côte, c’est principalement des bois, vous voyez, on ne voit
pas grand-chose, non ? Rien. On ne peut voir quelque chose
que là où les arbres se font plus rares. Sinon, on ne voit rien. Donc il faudrait faire tout le tour
du bateau pour les repérer. La nuit, il faudrait des lampes torches,
et ces bateaux sont minuscules. Vous faites souvent des flagrant délits ? Avec ce bateau, pas souvent, non. En fait, pas une seule fois.
C’est comme ça. Après avoir discuté avec la police,
on a voulu avoir l’autre version de l’histoire. Après des semaines de négociation,
on a trouvé des pirates locaux qui ont accepté de nous donner leur point de vue, mais aussi de nous faire monter à bord. Je… Ils sont dehors.
Nikola, ferme la fenêtre. Ils sont en train de négocier…
On faisait un tour dans le coin. Il y avait 2 autres gars à côté,
il a dit que c’était probablement aussi des pirates qui attendaient le bateau.
J’ai dit : “Ne les filmons pas, alors. On pourrait avoir des ennuis.”
Et il a répondu : “Pas de problème. Je suis armé.
Moi aussi je suis un pirate.” Donc c’est du sérieux. On va faire un tour avec ces gars. Alors, ça fait combien de temps
que tu es dans ce business ? J’ai passé ma vie sur le fleuve.
Mon grand-père était pêcheur. J’ai réalisé qu’il y avait de l’argent à faire quand j’ai passé un accord avec le capitaine d’un bateau. J’ai demandé un peu d’essence
pour retourner sur la côte, et le premier truc
que le capitaine m’a demandé, c’est si je pouvais leur trouver des putes.
C’est comme ça que tout a commencé. Je ramenais des filles pour les équipages.
Puis ils ont demandé de la drogue. J’ai dit : “Un truc en particulier ?” Ils voulaient de l’héroïne.
J’ai répondu que je pouvais en trouver. Au bout d’un temps,
le capitaine a vu que j’étais un bon gars et m’a demandé si je pouvais embarquer 20 tonnes de pétrole. Son bateau arrive dans un mois. Est-ce que je peux rassembler l’argent ?
Je n’avais pas d’endroit où le stocker. Ça fait beaucoup de pétrole,
mais ces types ne plaisantent pas avec ça. Pas d’escroque,
ou on pourrait vite prendre une balle. Alors les pirates… vous avez tous
des accords avec les équipages des tankers ? Bien sûr. Ils t’appellent :
“J’arrive bientôt à Smederevo. Rassemble l’argent. Si tu ne l’as pas,
tu as 10 jours pour le trouver. Alors vas-y et tu prends le pétrole.” Donc vous avez aussi
des contacts dans les compagnies ? Oui, tu vas à Gradiste et tu encaisses.
Il y avait plus d’argent dans les années 1990, mais aujourd’hui,
c’est en train de mourir à petit feu. – Et là, on va chercher du pétrole ?
– Voilà. – On va en prendre combien ?
– On verra. – Comment ça se fait qu’il n’y a pas de flics ?
– Ils ne sont pas au courant. En général, il y a une balance.
Putain de balances, mec. Pourquoi ils font ça ?
Je fais de mal à personne, non ? – Vous payez les flics ?
– La procédure standard, mec. Quand ils disent qu’il n’y a plus
de corruption dans la police, ils te mentent. Maintenant, c’est une vente aux enchères.
Quelques bateaux arrivent et font des offres sur place. C’est dangereux ? C’est assez dangereux, oui.
Surtout en pleine journée. Tout le monde est tendu,
à balle d’adrénaline. Les keufs… Si c’est risqué, c’est à cause d’eux.
Il y a beaucoup d’argent en jeu. Ça peut toujours déraper,
et il peut y avoir des coups de feu… – Ils sont tous armés ?
– Bien sûr qu’on est armés. – Tout le monde ? Même de notre côté ?
– Bien sûr. – Vous êtes tous armés ?
– Oui, c’est nécessaire. Si ça commence à tirer, tu fais quoi ?
Ça t’est déjà arrivé ? Oui. S’il y a une fusillade,
le mieux à faire, c’est de partir. – Tu t’es déjà fait tirer dessus ?
– Pas directement. C’était des tirs de sommation. Mais j’ai vu des gens se faire tirer dessus. Je me suis mis à l’abri
et je n’ai jamais pris de balle. OK. Éteins la caméra,
je dois lui dire un truc. Voici pour toi,
juste au cas où ça part en couille. On est au milieu d’un truc chaud,
mais on va quand même continuer. Impossible d’embarquer une équipe de tournage,
c’est trop risqué. Alors je vais prendre cette Go Pro,
et ils m’ont assuré que si ça se complique,
on rentrera immédiatement. Je vais leur faire confiance. On va prendre cette barque jusqu’à la planque où ils cachent leur mini tanker destiné à stocker le pétrole. On va le sortir des bois, et aller directement au bateau. Je sais qu’ils l’ont déjà fait quelques fois,
mais je flippe. J’ai peur parce qu’ils sont tous armés,
que les autres le seront aussi, qu’on n’a aucun contact à l’intérieur
et qu’ils doivent encore trouver un contact. Tout ça semble très, très risqué, et…. Je ne suis pas certain
que ç’ait été une si bonne décision. – Donc voici la plaque.
– C’est ici que tout commence. Tout est prévu. On prend les bateaux,
on prend les tankers et on s’en va. Le bateau jette l’ancre par là,
et on prend le pétrole. Après, on revient ici,
et on le stocke là pendant quelques heures, le temps que ça se tasse,
puis on le transporte sur la berge, et sur la route où on le chargera. Comme tous les accords se font
par téléphone, on attendait un appel d’un vrai contact,
pour savoir si ça se faisait ou pas. Pendant ce temps, ils nous ont montré
où ils stockaient le pétrole pendant la journée, en attendant
la protection de la nuit pour le transporter. – Voici le réservoir de stockage.
– Ah ouais ? Quand on a le pétrole, les réservoirs
ne vont pas dans l’eau, il pourrait y avoir des flics dans le coin, alors on le met là-dedans,
avec des pompes, et on le stocke. – Quel est le volume de ces réservoirs ?
– Celui-ci, 5 tonnes, et l’autre, 3. – Ça fait donc une réserve de 8 tonnes ?
– 8 tonnes de réserve, oui. – Et ça représente combien d’argent ?
– 10 000 euros pour ma part. OK. Il y a d’autres réservoirs comme ça
le long de la route. 4 au total. – Ils sont tous à vous ?
– Oui. On y va. – On va au bateau, là ?
– Pas tant qu’on n’a pas reçu le coup de fil. Pour vérifier les infos, ouais ? Tu peux me faire au moins 3 tonnes ?
S’il te plaît. Je t’appellerai.
Oui, oui je l’ai, oui. Je reviens vers toi. Là, on attend de voir
s’il y a un truc pour nous ou pas, si on y va ou pas. Si j’ai bien compris, le deal a capoté.
Un plus gros acheteur a pris tout le bateau. C’est bien ça ? Une autre équipe, plus importante.
On l’appelle “le cartel”. Ils ont tout acheté.
Ils sont à 10 kilomètres par là en train de charger. Ils ont fait monter l’enchère et ont tout pris. – C’est pas beaucoup. Dans les 30 tonnes.
– C’est un jour sans. On rentre. En plus de la réponse de la police,
ce sont les autorités du port qui doivent gérer ça,
même si elles sont plus occupées à protéger les bateaux amarrés,
à contrôler les marchandises et à apporter leur soutien
en cas de météo capricieuse. Donc on va les voir
pour évoquer cette histoire. Voici le QG des autorités portuaires.
On est là pour rencontrer le directeur. Quelles sont les compétences
de l’autorité portuaire ? On s’occupe des problèmes de sécurité sur le fleuve. En cas de catastrophe naturelle, par exemple,
les câbles d’amarrage ont tendance à se rompre. C’est pourquoi on est présents pour aider aux manœuvres d’urgence. – Ça, c’est pour les catastrophes naturelles ?
– Exact. Et quid du facteur humain ?
Les pirates, par exemple. – Ça ne correspond pas à vos compétences ?
– Absolument pas. – Qui s’occupe de la sécurité ?
– L’inspecteur des navires. – Il est derrière cette porte.
– On peut lui parler ? – Bien sûr, ouvrez la porte.
– Parfait. – Inspecteur ?
– Bozo, viens par ici. Parlez-nous de la surveillance. On contrôle le plus de bateaux possible
depuis la côte ou sur l’eau. La plupart s’y soumettent,
même si ça ne les enchante pas. C’est un peu plus strict ici.
Les voleurs sont plus culottés dans cette zone. Ils ne sont pas contents
et utilisent toutes les excuses possibles. On nous a dit que quelques
600 bateaux s’arrêtaient ici chaque année. – À peu près, oui.
– Vous avez combien d’hommes pour les surveiller ? Un seul. – C’est vous ?
– Exact. Au moins pour la zone
de Smederevo et Veliko Gradiste. Comment est-ce suffisant pour
sécuriser toutes ces barges ? On fait confiance aux équipages
pour sécuriser leurs propres navires. C’est ce que dit la loi. L’inspecteur ne fait que vérifier
que l’équipage s’occupe bien de la sécurité. Et les vols… Vous dites que les équipages
laissent ces vols se produire ? Je me garde d’une telle affirmation,
mais en général… Vous connaissez les chiffres, par expérience,
pensez-vous que des deals sont conclus ? – Je pense que c’est… probable.
– C’est une confirmation suffisante. Pour en savoir plus sur
ce problème, sa portée et les risques, on a dû retourner à Belgrade
pour rencontrer des représentants de ces compagnies étrangères en Serbie
et leur demander leur point de vue. Après la crise économique
et le départ de US Steel de Smederevo, le volume commercial
a presque réduit de moitié. Il est désormais inférieur à 2 500 convois
par an, moins de 10 000 navires, pour un total de 6 millions de tonnes. Si on considère la quantité de marchandise volée,
d’équipements perdus par tant de bateaux, de risques auxquels sont exposés les marins
et de temps passé à compenser ces pertes
ou à moderniser les navires, ces pertes doivent se chiffrer
en millions chaque année. Les données actuelles de
l’Association des producteurs de céréales montrent qu’environ
1 % de la marchandise finit par manquer. Donc si le total des marchandises
qui passent est de 2,5 millions de tonnes, ça fait entre 25 et 30 000 tonnes perdues,
soit environ 3 millions d’euros. Je ne m’étalerai pas sur les morts,
mais nous avons des chiffres qui montrent que la vie des membres
d’équipage est parfois en danger. En sortant de ce rendez-vous,
on a reçu un appel pour une nouvelle sortie avec les pirates,
en espérant avoir quelques images. Où tu vas, mec ? C’était aussi l’occasion de vérifier
la véracité des infos officielles qu’on venait de nous donner. On est en périphérie de Smederevo.
Bonjour. Merci. On a reçu un appel
pour aller faire du business, mais si les policiers ont dit vrai,
je devrais être très sceptique. On va voir ce que ça donne. – C’est un Ukrainien cette fois ?
– Oui, un bateau ukrainien. – Ils sont d’accord pour coopérer ?
– Ça dépend si on a un accord préalable, mais s’ils sont vendeurs
de toutes façons, ça pourrait le faire. – Les négociations durent longtemps ?
– Parfois, ils font une bonne offre dès le début, d’autres fois,
il faut marchander. – Vous communiquez en anglais ?
– En général, les Ukrainiens comprennent le serbe. On est près du bateau,
ils ont des cordes, donc on va s’amarrer et essayer de conclure une affaire.
J’ai cru comprendre qu’on n’avait pas encore conclu l’affaire,
pas d’accord pour l’instant, mais ils pourraient avoir de la chance. “La chance.” Vous avez quelque chose ? Les types là-bas l’ont acheté. Du fertilisant ? – Combien ?
– 10 euros. Seulement 2 ? Et le… “maslo” ?
Du pétrole ? Rien ?
Pour de l’argent ? – Qu’est-ce qu’il dit ?
– Que 100 kilos de fertilisant, rien d’autre. Qu’est-ce que je suis censé en faire ? – Ils disent qu’on s’amarre là-bas.
– Là-bas ? Bon. – Vous enregistrez tout ça ?
– Oui, j’ai tout. Dis-lui de baisser la caméra
pour que je m’approche, OK ? Que s’est-il passé ? Ils ont proposé 2 sacs de fertilisant à 5 euros pièce.
Ça ne m’intéresse pas. C’est trop peu pour s’y risquer,
avec la police et compagnie sur l’eau, c’est beaucoup d’histoires pour 2 pauvres sacs.
Ils nous ont aussi proposé du câble. On dirait que la crise frappe aussi en Ukraine. On attend une autre opportunité. On est quand même retournés sur les berges.
C’est compliqué de filmer sur l’eau, c’est très ouvert, on ne peut
pas vraiment cacher la caméra. Il n’y a finalement pas de pétrole sur
cette barge, ça ne valait pas le coup. Alors on est partis,
et on attend une meilleure occasion. – On va où, maintenant ?
– On va faire le tour des tankers, pour voir s’il y a du pétrole,
et voir les bateaux qui sont fermés. On n’a pas ramené de pétrole,
mais quelqu’un d’autre a pu s’en servir. Quand ils sont pleins,
on ne peut plus du tout les voir ? Non, ils coulent
et seule la proue dépasse de l’eau. Ils coulent complètement sous l’eau. – L’autre aussi fait 5 tonnes ?
– Exact. Jette un œil, s’il te plaît. – Il y a du pétrole dedans ?
– Un peu, entre 20 et 30 litres. – Tu ne peux pas les sortir avec un tube.
– C’est rien ? Des restes. C’est toujours là. – Attention aux branches.
– Attends… Si on avait acheté ce pétrole,
on aurait remorqué ce bateau. – Celui-là ?
– On l’aurait amené là-bas, on l’aurait rempli, et on l’aurait ramené ici pour l’entreposer. Cette nuit, on l’aurait amené
sur la route dans des citernes. Ce qu’ils appellent piraterie fluviale
n’est pas de la piraterie. C’est pas comme débarquer armé
sur un navire et menacer l’équipage. Non. Tout est établi d’avance.
Il y a des accords avec les équipages, mais personne ne souhaite
en parler ouvertement. Un pneu crevé, sérieux ! [TRADUCTION : STEPHEN SANCHEZ]